Par Bernard le mardi, janvier 31 2012, 20:36
http://www.memorial-caen.fr/portail/images/recueil-lyceens-2012.pdf
Ce vendredi
28 janvier s’est déroulé au mémorial de Caen la finale du concours 2012 de
plaidoiries des lycéens pour la défense des droits de l’Homme. L’un des lauréats
de ce concours, Oussamah Jaber, est un jeune franco-syrien. Il parla avec son
cœur et avec ses tripes.
Depuis quarante ans, nous vivons, en Syrie, écrasés par
la dictature des Assad… Petit à petit, nous nous sommes résignés à une nuit qui
semblait interminable… L’aube vint pourtant… Le premier rai de lumière fut
éblouissant. Quand, le 14 janvier dernier, je sus que le peuple tunisien avait
vaincu, je restais abasourdi… heureux… Les prémices de l’aube arrivèrent ainsi,
lentes, espacées, et si lumineuses… et si belles… Et malgré cette beauté, je me
disais encore que dans notre ciel à nous, la nuit, jamais, n’aura de fin…
Nous avions tous
abandonné et arrêté le combat… Les agents du régime étaient partout. Qui aurait
osé critiquer le pouvoir ? Tous les hommes, toutes les femmes, vivaient dans la
peur la plus totale. Mais cet effroi qu’on inculque aux enfants, lentement, dès
leur plus jeune âge, n’atteint pas immédiatement la terreur absolue dans
laquelle ils sont censés vivre à l’âge adulte. Les adultes étant tous soumis,
ce sont les enfants qui se sont libérés. Dans une ville appelée Deraa, des
enfants ont bravé tous les interdits, ont répondu à leur nature d’être humain,
digne et libre, des enfants ont écrit, sur les murs de leur collège : « Le
peuple veut abattre ce régime ».
Au sein de vingt
millions d’esclaves, quinze enfants ont redressé l’échine.
L’un des dix-sept
appareils de police politique du régime syrien a détenu, illégalement et
arbitrairement ces quinze enfants… Violant par-là la Convention internationale
des droits de l’enfant, qui stipule à l’article 37b :
Nul enfant ne sera
privé de liberté de façon illégale ou arbitraire. L’arrestation, la détention
ou l’emprisonnement d’un enfant doit être en conformité avec la loi, n’être
qu’une mesure de dernier ressort, et être d’une durée aussi brève que possible.
Ces enfants ont été
torturés… Puis relâchés… Tous ? Non… Selon Florence Ghazlan, de L’Observatoire
syrien des droits de l’homme et selon l’Organisation nationale des droits de
l’homme en Syrie, seuls quatorze enfants ont été relâchés… Tous présentaient
des marques de mauvais traitements, mais le quinzième, Ahmad Abou Zeid, est
toujours, à l’heure qu’il est, dans les geôles du régime. Il a été détenu à la
section Palestine, une section des renseignements, en plein Damas, atrocement
réputée pour les horreurs qui y ont lieu… Il a été ensuite transféré dans une
prison pour grands criminels, dans le Sud du pays. Ahmad n’a que 15 ans…
Suivant la voie
tracée par leurs fils, les habitants de Deraa se sont libérés, et,
pacifiquement, ont exigé la libération des leurs. C’était le 18 mars 2011, une
date qui restera gravée dans le cours de l’histoire de la Syrie.
Bachar al Assad, le
président de la République, a immédiatement choisi de noyer dans le sang cette
contestation. Il a suivi la voie sanglante de son père, Hafez al Assad, le «
guide éternel », qui avant lui, en 1982, avait tué quarante mille personnes en trois
semaines à Hama, soit un habitant sur cinq. Son père, à qui il a succédé en
héritant du trône présidentiel et du pouvoir, en 2000.
Dès le premier jour
de la contestation, quatre personnes sont mortes dont un mineur de 14 ans. Les
manifestations ont gagné l’agglomération : le régime est intervenu
immédiatement. Souvenons-nous des soixante trois personnes qui, le 23 mars, ont
été tuées à Deraa. Parmi eux une petite fille de 11 ans, Ibtissam al Masalmeh,
qui regardait par la fenêtre. Les manifestants se faisaient arrêter
arbitrairement par centaines… Près de deux cent ont été arrêtés ensemble, le 29
avril, alors qu’ils tentaient de forcer le blocus établi sur Deraa.
Un enfant de 13 ans a
été arrêté ce jour-là, qui s’appelait Hamza al Khatib… Un enfant dont le
cadavre a été rendu à sa famille le 27 mai. Je me souviens encore des images
atroces, du corps d’un enfant de 13 ans, mort sous la torture… Un corps qui ne
ressemblait plus au bel adolescent, souriant et heureux, qui vit encore sur
certaines photos, qui vit encore dans le coeur de sa mère… La dépouille de
Hamza était boursouflée, bleue, rouge d’hématomes et de sang. Citons la courte
description du rapport d’Amnesty International : « il a été retrouvé mort
couvert de blessures manifestement infligées au moyen d’armes contondantes et
le pénis sectionné. »
Si je suis, ici,
devant vous, c’est en hommage à Hamza. En hommage au petit Hamza qui aurait eu
14 ans si le régime syrien ne l’avait pas tué… D’autres enfants sont morts
ainsi, en Syrie, lâchement massacrés par le régime… Parmi eux Samer al Charii
tué en détention. Electrocuté, et mort après avoir reçu treize balles dans le
corps, aucune n’étant destinée à le tuer…
Imaginez que l’on
vienne demain, que l’on vienne aujourd’hui vous rendre le corps tant aimé de
votre fils, de votre fille, de votre frère, de votre soeur, découpé,
transpercé, brûlé… Imaginez l’être tant aimé, que vous ne reconnaîtrez plus…
Depuis le 15 mars, ce sont plus de dix autres enfants qui sont morts sous la
torture, selon un rapport d’Amnesty International… Dix enfants… Mais qui a pu,
qui a eu l’audace de défigurer ainsi l’innocence dix fois, impunément, dix fois
de suite…
Les enfants se font
torturer, des femmes se font violer dans les geôles des milices pro-Assad. Des
crimes contre l’humanité ont lieu en ce moment même en Syrie. Nul ne sera
soumis à la torture, ni à des peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants. Article 5 de la déclaration universelle des droits de l’homme
signée le 18 septembre 2004 par Bachar El Assad au nom de sa volonté
d’ouverture… Pour le septième anniversaire de cette signature, un homme est
mort sous la torture et un enfant de 11 ans a été tué par un tireur d’élite
d’une balle dans la tête.
Les droits de l’homme
ne sont pas qu’une idée abstraite et vide… Les droits de l’homme sont un combat
! Les droits de l’homme sont un défi qui nous est lancé. Relevons-le, tout
comme l’ont relevé Hamza, Samer et plus de deux cent autres hommes, femmes et
enfants morts sous la torture pour avoir réclamé leurs droits…
Eh bien… Au nom des
enfants qui meurent, au nom des jeunes qui souffrent sous la torture, au nom,
enfin, de ces principes si sacrés des droits de l’homme, j’enjoins le monde à
réagir !
J’enjoins le monde à
prendre position contre les crimes d’Assad ! J’enjoins le monde à soutenir le
peuple de Syrie dans sa révolution… Le Conseil de sécurité des Nations Unies
doit voter une résolution condamnant le régime syrien. Le régime syrien doit
subir un embargo sur les armes, afin qu’il ne les utilise plus pour tuer son
peuple.
Les diplomates dont
le régime de Bachar al Assad se sert afin de traquer les opposants de par le
monde, doivent être expulsés ! Des pressions, réelles, doivent être exercées
afin que des journalistes indépendants puissent enfin aller rendre compte de la
situation en Syrie. Les responsables de toutes ces horreurs, et en premier lieu
Bachar al Assad lui-même, doivent être impérativement traduits devant la Cour
Pénale Internationale pour que justice soit rendue ! C’est là un strict minimum
!
Je voudrais ici
saluer tous ceux qui sont morts et tous ceux qui meurent encore au nom des
Droits fondamentaux. Je voudrais saluer, en particulier, les martyrs de la
Liberté en Syrie. Je voudrais rendre hommage à ces gens, qui ont décidé, un
jour, de prendre leur destin en main… Qui ont décidé de se battre pour
l’application des droits de l’homme, et qui ont cessé d’attendre qu’on vienne
les appliquer à leur place… Je voudrais saluer ces jeunes qui sortent de chez
eux, regardant la mort, ces jeunes qui crient de douleur, dans une geôle
obscure, et qui restent confiants en l’avenir, et qui se répètent encore et
encore : Et la Justice viendra sur nos pas triomphants.
Rendons hommage à ces
jeunes dont les flots de sang forment des fleuves qui se déversent et qui
nourrissent le torrent de la révolution d’un peuple,
Une révolution menée
au nom de la Dignité, de la Liberté et, indéniablement, au nom de l’Espoir :
Celui qui croyait au
ciel. Celui qui n’y croyait pas.
Qu’importe comment
s’appelle cette clarté sur leurs pas.
Et leur sang rouge
ruisselle… Même couleur, même éclat.
Pour qu’à la saison
nouvelle, mûrisse un raisin muscat.
Ces vers ont été
écrits par Aragon, pour un autre temps, pour d’autres hommes, combattant un
ennemi différent, mais ce combat, en réalité, n’a pas changé. La lutte pour les
droits de l’homme et le combat pour la liberté sont immuables. Et quand, à
travers le monde, un Hamza meure, un Samer tombe, il rejoint, comme d’autres,
comme tant d’autres avant lui, le Panthéon des géants, et des héros immortels
de jadis.