Par Bernard le jeudi, mai 23 2013, 20:12
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"C'est une histoire folle, l'acmé de la cruauté"
Vendredi 17 Mai 2013
Par Annette Lévy Willard
Dans le "dernier des injustes", Claude Lanzmann restitue la mémoire des "conseils juifs", accusés d'avoir prêté main forte aux nazis.
C’est un film. Un grand film de Claude
Lanzmann. Et, en ce sens, il a sa place dans l’agitation cannoise. Avec son
indispensable durée (3 heures 38, seulement…), le « Dernier des Injustes »
va rompre avec l’éphémère du festival et plonger dans l’histoire à travers deux
personnages shakespeariens : le héros, ou anti héros, Benjamin Murmelstein, qui
s’est surnommé lui-même le « dernier des injustes » en référence au chef d’œuvre
d’André Schwarz Bart, le « dernier des justes ». Nommé par les nazis à
la tête du conseil juif du camp de Theresienstadt pour exécuter leurs
plans meurtriers, « collaborateur » malgré lui. Claude Lanzmann l’avait
longuement interviewé à Rome, en 1975, au début du tournage de « Shoah ».
Mais n’avait pas utilisé les rushes, qui avaient été confiés aux archives du musée
de l’holocauste, à Washington. Après avoir fait « Shoah », les
neuf heures sur la destruction des juifs d’Europe, après avoir montré la
révolte et leur héroïsme dans « Sobibor », « 14 octobre 1943 »
et « seize heures », après être revenu sur
l’indifférence des alliés, et en particulier de Roosevelt, dans le « rapport
Karski », Lanzmann affronte, dans le « dernier des injustes »,
la question de la collaboration. Et, à quatre vingt sept ans, boucle
l’histoire avec cette question. Et sa réponse.
Question. Pourquoi avoir fait ce film,
aujourd’hui, avec pour personnage principal Benjamin Murmelstein, un ancien
dirigeant de ces conseils juifs accusés d’avoir collaboré avec les nazis ?
Réponse. En fait, Murmelstein a été le
premier protagoniste de tous ces films que j’ai tournés, je l’ai interviewé à
Rome, en 1975. J’étais fasciné dès le début par les conseils juifs, j’en
ai fait un tournage à part, avant « shoah ». Je suis d’abord
allé à Jérusalem quand j’ai appris qu’un type qui s’appelait Lev Garfunkel,
numéro deux du conseil de Kovno, en Lituanie, était mourant. J’ai alors
constitué une équipe à toute vitesse et j’ai pu l’interviewer : je lui demande
comment ça s’est passé, ce que les juifs emmenaient avec eux, et j’entends une
petite voix mourante qui vient du fond du corps : « des livres ! des
livres ». Le lendemain, je suis parti voir Murmelstein à Rome. J’avais lu
beaucoup de choses sur ces conseils. Aux Etats-Unis, un énorme livre paru
en 1977, « judenrat », d’Isaiah Trunk, étudiait les
conseils dans de nombreux ghettos de Pologne et montrait comment chacun s’était
débrouillé avec les ordres allemands. Il est arrivé que le conseil tout entier
se suicide, la même nuit, parce qu’ils savaient que les gens allaient partir le
lendemain pour les camps de la mort. Comme Adam Czerniakow, le président de
celui du ghetto de Varsovie, qui s’est suicidé quand les déportations ont
commencé. Mais lui était seul.
Question. Vous avez montré Sobibor dans votre
précédent film, la révolte.
Réponse. A Varsovie, Sobibor, Treblinka, oui,
il y a eu des révoltes, mais ils finissaient par mourir. Ils étaient
conscients, ils avaient perdu espoir, ils savaient qu’ils étaient condamnés,
mais ils allaient mourir en en tuant d’autres. Le suicide était l’ultime
résistance de gens totalement coincés, à bout de souffle, sans aucun pouvoir. Les
nazis étaient des pervers fantastiques. Ils donnaient des ordres dont ils
savaient qu’ils ne pouvaient pas être exécutés, et ils les rendaient encore
plus inexécutables en les multipliant. D’ailleurs, Murmelstein dit à un moment
dans le film : «
on n’avait pas le temps de penser ». Tout le temps sous pression. J’étais
très conscient des contradictions sauvages dans lesquelles se trouvaient ces
personnes qui n’étaient pas volontaires pour ce travail, qui avaient été
choisies par les allemands qui, quand ils ne trouvaient pas assez de gens, les
prenaient dans la rue. J’ai voulu montrer que ces soi-disant collaborateurs
juifs n’étaient pas des collaborateurs. Ils n’avaient jamais voulu tuer des juifs,
ils ne partageaient pas l’idéologie des nazis, c’était des malheureux sans
pouvoir. On voit bien qui sont les tueurs.
Question. Murmelstein a passé sept ans à
côtoyer Eichmann, qui n’avait rien d’un « petit bureaucrate » aux
ordres, tel que l’a vu Hannah Arendt à Jérusalem. On apprend qu’il a participé
à la nuit de cristal, alors qu’il le nie à son procès.
Réponse. Le procès Eichmann a été un mensonge
tout à fait scandaleux, un procès d’ignorants, le procureur Gideon Hausner
mélangeait tout, confondait les noms. En plus, je sais à quel point il est
difficile d’interroger les gens pour les faire parler d’expériences limites. Il
fallait de la douceur, du tact et de la brutalité à la fois. Ils ont peu parlé.
Comme dit très bien Murmelstein : « c’est une blague ». Murmelstein a été
le nègre d’Eichmann, qui lui demandait de rédiger des pages et des pages.
Question. On apprend qu’Eichmann était, en
plus, un grand voleur.
Réponse. Eichmann voulait de l’argent. Il
était le seul à avoir sa propre caisse grâce à un fonds d’immigration qu’il
gérait. Il envoyait les responsables juifs, comme Murmelstein, grand rabbin de
Vienne, négocier avec les américains pour qu’ils paient. C’est ainsi que
Murmelstein a réussi à sauver cent vingt et un mille juifs en échange de leur
argent. Enfin, pas vraiment sauvés parce que certains ont été repris en France
quand les allemands l’ont occupée. « La banalité du mal », le concept d’Hannah
Arendt, est d’une grande faiblesse. Eichmann ne recule devant aucune inhumanité
pourvu qu’il y trouve son compte. Et il est tellement malin qu’il réussit à
s’échapper en Argentine sous le nom de Ricardo Klement. Au début, il réfléchit
à l’immigration, mais il passe très vite à la ségrégation, à la persécution ouverte
et à l’extermination. En 1944, Murmelstein est nommé « doyen des juifs »
du faux camp modèle de Theresienstadt.
Question. Pourquoi Eichmann avait il besoin
de ce « Disneyland » de la déportation ?
Réponse. C’était soi-disant une « ville offerte aux juifs »,
un « cadeau » du führer, construite en 1941 pour
tromper l’étranger, surtout les Etats-Unis, qui n’étaient pas encore en guerre
: il y avait des relations diplomatiques. Pour tromper aussi les juifs, surtout
les juifs allemands. C’était tellement parfait qu’on leur mentait dès le
départ, on leur proposait des appartements au soleil contre de l’argent, on les
dépouillait avant même qu’ils arrivent à Theresienstadt. La Gestapo de
Francfort proposait à des femmes âgées de donner tous leurs biens pour une
belle chambre dans le camp. Une pensée diabolique, parce que c’était
véritablement un camp de concentration avec toutes les duretés du camp de
concentration. Mais il fallait le maquiller pour la Croix Rouge, qui avait
demandé à le visiter en juin 1944.
Question. Le mensonge, le camouflage, le non
dit sont au centre du projet nazi.
Réponse. Ils se mentent aussi à eux-mêmes, le
langage est codé et camouflé dès janvier 1942. Cela les aidait à accepter
l’immensité du crime qu’ils allaient commettre et qu’ils connaissaient très
bien. S’ils avaient pu utiliser les mots, les crimes n’auraient pas été commis.
Pour les tueurs aussi. Il faut tenter d’imaginer ce qu’ils appelaient eux-mêmes
le « fardeau de l’âme ». C’est un concept clé pour moi.
Himmler en a parlé plusieurs fois dans ses discours en disant : « nous avons à accomplir
quelque chose que personne dans l’humanité n’a fait avant vous, et que personne
après vous ne fera, vous devez être fiers d’avoir supporté le fardeau de l’âme ».
Question. Cette fois, vous êtes acteur du film. Avec Benjamin
Murmelstein, on vous suit sur le chemin de l’histoire qui commence, bien sûr
par des trains.
Réponse. Je ne pouvais pas faire autrement.
Theresienstadt, c’est une histoire folle, c’est pour moi l’acmé de la cruauté.
Quand j’étais à la gare de Bohusovice, je me suis dit que c’était moi qui
devais exposer la chose. Je ne pouvais pas faire un film objectif là-dessus, ce
n’était pas un film d’historien. C’est pourquoi j’ai commencé par : « qui connaît le nom de cette
gare ». Au début, j’ai foiré, j’ai recommencé plusieurs fois,
j’étais trop long. J’avais un problème : il faut pas mal de culot pour se
montrer à deux âges de sa vie, c’est-à-dire à quatre vingt sept ans et
à cinquante ans. On voit le passage du temps. J’avais la trouille comme
une coquette de cinéma. Mais la construction est venue assez vite. La montée
des marches dans la caserne a été très importante, parce que j’ai l’âge que
j’ai. Je ne voulais pas m’arrêter pour reprendre mon souffle, ce que j’aurais
fait si je n’avais pas une caméra. J’ai voulu raconter moi-même sur place la
mort des deux dirigeants des conseils juifs, Paul Epstein et Jacob Edelstein,
et les pendaisons, devant la potence. Je n’avais pas prévu d’intervenir à ce
point dans le film, mais je voulais les ressusciter. Ce film est important, si
tard dans ma vie. Cela a été un gros effort et je pense qu’il ajoute quelque
chose d’important à ce que j’ai fait jusqu’à présent.
Question. On sent que vous êtes fasciné et
séduit par le personnage de Murmelstein.
Réponse. J’ai une sympathie formidable pour
son intelligence, pour les contes mythologiques qu’il raconte, par sa présence
d’esprit, par sa combativité. Il se sentait investi d’une mission, il a sauvé
des milliers de juifs. C’était un aventurier.
Question. Pendant que vous filmez, vous vous
voyez à sa place ?
Réponse. Oui.