Par Bernard le vendredi, mai 17 2013, 17:11
http://www.frederichelbert.com/20130516/syrie-enquete-sur-les-mysteres-et-les-effets-de-la-video-cannibale
Enquête sur les mystères et les effets de la « vidéo
cannibale »
Que montre réellement la Vidéo?
Apparue sur « You Tube » ces
derniers jours, la vidéo montre un commandant rebelle qui profane
sauvagement le cadavre d’un soldat syrien, devant ces hommes. Une vidéo type de
propagande pure, mais ou toutes les limites sont dépassées dans le cadre d’une
macabre mise en scène. Tout en découpant au couteau et arrachant non le coeur
comme il est dit partout, (mais un poumon) du soldat mort, avant que de le
porter à ses lèvres et de faire mine d’en croquer un morceau (la vidéo de vingt
sept secondes s’arrête là), le chef rebelle s’adresse à la caméra en se lançant
dans une diatribe choc :
« Nous jurons devant dieu que nous
mangerons vos corps et vos foies, vous soldats de Bachar le chien. Dieu est
grand. Héros de Baba Amr, massacrez les alaouites et découpez leurs cœurs pour
les manger »
Est ce une première?
Oui et non ! D’abord une autre vidéo du même
type avec ce même chef de guerre de la brigade « Omar al Farouk »
existe.
On y voit l’homme demandant à ses hommes
de massacrer les soldats de Bachar, de leur arracher le coeur et de les manger
mais celle-là n’a pas été diffusée. Par ailleurs des vidéos de profanation de
cadavres, (à coups de pieds, de poings, de poignard accompagnées d’insultes)
existent. Elles ont été diffusées sur ce site. Mais ces vidéos là ont été
« tournées » par des shabihas et des soldats de l’armée de
Bachar, qui profanaient les cadavres de libanais sunnites étant tombés dans une
embuscade alors qu’ils venaient de passer la frontière libano-syrienne pour
tenter de rejoindre les rangs de la rébellion. Ces vidéos
illustraient déjà le degré de sauvagerie dont certains sont capables dans
une guerre, et l’ultra violence d’un conflit ayant pris une dangereuse
dimension confessionnelle, et sectaire, opposant les alaouites (branche
minoritaire issue du courant chiite, à laquelle appartient le clan Assad) et
les sunnites, majoritaires en Syrie. Reste que cette vidéo est inédite en
plusieurs aspects. D’abord tant elle heurte par la diffusion d’une scène réelle
d’éviscération d’un soldat mort, par un chef rebelle haranguant ses troupes
sunnites à en faire une pratique « courante ».
Second point générateur de réactions
indignées de toutes parts. Si des milliers de vidéos ont été diffusées depuis
le début de l’insurrection devenue une guerre civile sans aucune pitié, nombre
d’entre elles montrant d’authentiques crimes de guerres, exécutions
sommaires ou autres faits barbares, mais présentées par les rebelles comme des
opérations militaires « justifiées ». Néanmoins il était jusque là
impossible de savoir qui exactement était derrière la caméra, qui filmait, qui
tuait. Les plans des vidéos étaient les plus souvent ceux des victimes. Et les
vidéos apparaissaient comme des « tournages » à la va vite de
« faits de guerre ».
Cette fois, le chef militaire, sinistrement
réputé pour être capable de tout, est identifiable. Il s’agit de Khaled
al Hamad, originaire d’Homs, et qui s’était déjà présenté à visage
découvert dans plusieurs autres vidéos. Il prend tout son temps.
La scène est tournée à l’écart d’une zone de
combat. Le chef agit et commente, ses hommes (invisibles) approuvent par des
« Allah Akbar ». C’est cette mise en scène
« soignée » et cette personnalisation qui confère à cette vidéo une
« valeur » toute particulière. Et qui ont provoquée une onde de choc.
Parfaitement contre-productive pour la cause des insurgés syriens.
Quand la vidéo a t elle été tournée? Par qui
a t elle été diffusée?
C’est là ou les choses se compliquent. La
vidéo a été mise en ligne, et reprise par des groupes pro Assad. Qui ont
compris toute le gain qu’ils pouvaient tirer d’une telle diffusion. Et
notamment par le site « syrian truth », (la vérité syrienne), où l’on
retrouve sur la page Facebook de ce site quantité de photos, vidéos à la gloire
du régime, de son armée, et de sont chef suprême. Comment ont-ils récupéré la
vidéo ? Mystère.
Encore
plus nébuleux, ce sont des journalistes de Time Magazine qui auraient les
premiers reçus cette vidéo-choc le mois dernier ! Elle leur aurait été
transmise par un combattant rebelle venu de Syrie. Qu’a fait alors « Time Magazine »?
Le journal a enquêté sur la vidéo pour l’authentifier et identifier le
chef rebelle. Mais ne l’a pas diffusé. Comment alors a t elle « traversé »
la ligne de front entre les deux camps pour se retrouver sur un site pro Bachar
avant de faire le « buzz » sur la toile ? Mystère.
L’exploitation post production de Time
Magazine…
Le célèbre journal US, a diffusé hier une
autre vidéo, ou l’on voit Khaled al Hamad, joint via Skype, justifier son
acte, l’assumer, et se vanter de posséder d’autres vidéos de ce type.
Rien là encore qui ne serve la cause des
insurgés, bien au contraire, mais de l’eau au moulin des pro Bachar, en Syrie
ou ailleurs, et notamment sur la toile ou tout à chacun a pu s’emparer de la
vidéo, et où de nombreux « combattants de salon » ont fait leurs
propres montages, leurs propres commentaires, certains appelant je cite la
communauté internationale à ouvrir les yeux sur la « réalité » des
choses, sur la thématique selon laquelle les auteurs de crimes barbares sont
les rebelles. Les « conspirationnistes » s’en donnent à coeur joie,
dénonçant pour certains, je cite « le complot américano-sioniste »
contre le régime syrien et appelant la communauté internationale à ouvrir les
yeux.
Quelle ont été les réactions au sein de la
communauté internationale?
Unanimes. Et condamnant cette mise en scène,
et la vidéo semant « l’effroi », ainsi que ces auteurs. La « condamnation
sans action » est devenue dans ce conflit une spécialité « made
in occident ». L’occident qui, rappel élémentaire, de par son inertie, sa
faiblesse, sa lâcheté, son incapacité à déterminer une stratégie pour
enrayer la mécanique guerrière en Syrie, porte une responsabilité historique
quant à ce type de dérives. A l’origine, il faut se souvenir que la révolte
était populaire et pacifique. Que le régime syrien a répliqué en usant du
langage qu’il maitrise le mieux, celui de la force. Les insurgés sont alors
passés de la banderole au jet de pierres, puis du jet de pierre à l’usage de la
kalachnikov, ou du RPG, contre la machine militaire syrienne et de répression
syrienne, qui use désormais de toutes ses armes, (mortiers, canons, missiles,
chars, hélicoptères et jets de combats, et même d’armes chimiques), sans
compter la terreur que sèment les shabihas et autres membres de la police
secrète de Bachar, maîtres en l’art de la torture et de la terreur par tous
moyens.
Après deux ans de guerre, et d’inertie de la
communauté internationale, (hormis les rafales de rodomontades), la
révolte s’est transformée en guerre civile, et les guerres civiles sont les
pires, surtout lorsque la dimension sectaire, religieuse,
en l’espèce, alaouites (branche chiite), contre sunnites. C’est cette
dimension confessionnelle qui de surcroit a transformé le pays en nouvelle
terre de Jihad, pour les extrémistes liés à al Qaida ou non, venus de
pays voisins mais aussi d’Europe ou d’autres continents…
La Syrie est aujourd’hui la
Somalie du Proche-Orient. En n’intervenant pas justement par peur que la Syrie
devienne une Libye bis, ou une terre de Jihad, l’Occident a obtenu l’effet
inverse. Le pays sombre dans le chaos. Et les jihadistes sont arrivés, en légion,
de la région puis du monde entier, bien armés, bien équipés, beaucoup mieux
qu’une rébellion nationale qui s’est divisée en une multitude de
sous-groupes, dont certains ont versé dans le fanatisme religieux, parfois le
gangstérisme, l’enlèvement de journalistes, et c’est ainsi que l’on finit par
tomber sur des petits chefs de guerre capables du pire affirmant agir au nom de
dieu, comme l’a fait Khaled al Amad. Ou comme d’autres le font à une moindre
échelle, estimant qu’avec le régime syrien c’est oeil pour oeil, dent pour
dent, et qu’il n’y a pas de quartiers, ni de prisonniers à faire avec ceux qui
violent toutes les lois de la guerre, si tant est que la guerre puisse avoir
des lois.
La réaction de l’opposition syrienne?
Elle aussi officiellement condamne avec
vigueur, et promet de « punir » les auteurs de cette vidéo. Un
important chef militaire de l’ASL (Armée Syrienne Libre), se trouvant
actuellement quelque part dans le nord du Liban m’a dit sa consternation.
Comprenant le mal que cette vidéo faisait à sa cause, il se désolidarise
totalement de ce qui a été fait: « C’est terrible pour nous assure t-il.
J’entends partout des voix dire que nous sommes tous devenus
des cannibales ! Et c’est tout juste si le régime syrien, auteur de tant
d’atrocités à l’abri des regards et des caméras, n’apparaissait pas aujourd’hui
comme un modèle de civilité face à nous. C’est terrible. Impardonnable, mais
malheureusement cela s’explique. La tournure que peut prendre parfois malgré
nous le conflit, compte-tenu de la situation sur le terrain, de l’éclatement de
la résistance, du manque de moyens, et de notre difficulté à maitriser les
techniques de communication, là ou le régime dispose d’une machine de
propagande impeccablement huilée, me fait mal ! Pour un peu, Bachar le boucher
serait un enfant de coeur à coté du petit chef de guerre qui s’est mis en
scène de manière honteuse, affreuse et déshonorante.
Malheureusement, il est impossible pour nous
de présenter un front uni. Le front uni, c’était lorsque nous défilions par
dizaines de milliers simultanément dans plusieurs villes sous des banderoles,
appelant pacifiquement à des réformes pacifiques, et tentant de rallier les
soldats de l’armée de Bachar à notre cause. Mais ce temps est bien loin. Le
pays est plongé dans une situation terrifiante. Malgré nos efforts pour gagner
une guerre que le régime nous a imposé de livrer.
Mais les diplomaties occidentales ont une
responsabilité première dans ces dérives, en ayant refusé de nous aider à la
première heure. Maintenant les haines profondes, et les massacres, et le
cortège d’horreurs de cette guerre font que le sang appelle le sang, et que la
surenchère dans l’ultra violence est permanente et non maitrisable. En cela,
Bachar a gagné une victoire. En défiant sans cesse l’Occident, franchissant
toutes les lignes rouges, il a provoqué des réactions désespérées dans nos
rangs qui se traduisent parfois par des actions impardonnables comme le
contenu de cette vidéo dont la diffusion arrange bien le régime, et même la
communauté internationale qui se réfugie derrière ce type d’arguments pour
ne pas intervenir. Nous sommes désolés, mais nous trouvons désolante l’attitude
du monde occidental ».
Lequel monde occidental, qui promettait
(dixit) Laurent Fabius l’été dernier, le ministre des affaires étrangères
français, « une riposte foudroyante et massive en cas d’usage d’armes
chimiques, prône désormais une « solution politique ». C’est aussi le
cap pris par les Etats-Unis. Convaincus d’un franchissement de la « ligne
rouge », mais qui n’entendent pas intervenir militairement dans le
bourbier syrien. Les chancelleries s’agitent, on évoque une nouvelle conférence
internationale. L’ONU a reconnu la coalition nationale syrienne comme
« interlocuteur légitime ». La France s’en félicite et promet de tout
faire pour oeuvrer à cette solution politique, obtenir la fin des violences, et
concourir à l’instauration d’un régime pluraliste, démocratique
et respectueux des droits de l’homme. Rien que çà ! Autant de mots peu en
phase avec la réalité du terrain et « une escalade continue de la
violence, dans l’irrespect total de l’obsolète « convention de
Genève » qui ne s’applique que dans le canton de Genève dit un diplomate
européen qui ne fait pas dans la langue de bois et estime que toutes ces belles
paroles et l’idée d’une nouvelle conférence internationale marquent la tragique
impuissance des puissances occidentales.
« Comment voulez-vous dit encore un
observateur libanais averti régler autour d’une table, un conflit sanglant ou
le feu ne faiblit pas, ou les haines s’attisent davantage de jour en jour,
un conflit qui dépasse de bien loin les frontières de la seule Syrie, et
ou il faudrait que se mettent d’accord les tenants du régime qui refusent
toute idée que Bachar al Assad quitte le pouvoir, les alliés stratégiques du
pays, l’Iran, le Hezbollah, et la Russie qui fournissent aide
et assistance en conseillers militaires, matériels, et combattants sur le
terrain, les états du golfe et la Turquie qui soutiennent la rébellion, les USA
en panne sèche de stratégie, et Israël qui poursuit son agenda, en frappant de
temps à autre la Syrie pour l’empêcher de livrer des armes de poids au
Hezbollah, ennemi intime de Tel Aviv. Oui, comment peut-on penser un instant
résoudre ce casse tête chinois ? Alors que sur le terrain, la guerre atteint
des niveaux de sauvagerie inouïs, engendrant un désastre humanitaire,
auquel la communauté internationale est incapable d’apporter une
réponse satisfaisante ? »
Et l’homme de la « vidéo
cannibale » dans tout cela ? Il est désormais recherché assure le conseil
national militaire syrien, organe qui tente de fédérer tous les groupes
d’insurgés et a ordonné une enquête. Mais le combattant dépeceur et
« cannibale » compte aussi désormais des partisans qui saluent son
geste et le soutiennent! Ils l’affirment ouvertement sur les réseaux sociaux,
où s’étripent pro et anti Bachar, analystes de bazar, et les champions du
« complotisme » en tout genre. La vidéo elle ne cesse d’être reprise,
multi-rediffusée, chacun y apportant son commentaire, sa vision. La guerre de
propagande fait rage.
Pendant ce temps, sur le terrain, le conflit
s’intensifie militairement et le calvaire du peuple syrien se poursuit…
Enquête à Beyrouth, Tripoli, Frédéric
Helbert.