LES PIRATES A L EPREUVE DES URNES
Par Bernard le samedi, juin 2 2012, 17:09 - Lien permanent
Les pirates à l’épreuve des urnes
LE MONDE | 29.05.2012 à 10h25 • Mis à jour le 29.05.2012 à 10h25
Par Yves Eudes
Paris, un soir de mai. Le Parti pirate, qui présente des candidats aux législatives dans presque toutes les circonscriptions de la capitale, a réussi à remplir le Lavoir moderne parisien (LMP), salle de spectacle associative du quartier de la Goutte-d'Or. Les organisateurs ont le sourire : lors de la précédente réunion, ils étaient très peu nombreux. Cette fois, les sympathisants ont eu envie de se rencontrer dans la vraie vie, et plus seulement sur le Net.
Les Pirates sont ici chez eux, car Hervé Breuil, fondateur du LMP, est leur candidat pour la dix-septième circonscription. Sur les murs s'étale le fier étendard des Pirates - violet vif, avec en son centre, un P noir en forme de voile de navire, évoquant les pirates du temps jadis... A l'étage, une soixantaine de militants - en majorité des hommes, jeunes, éduqués et blancs - se répartissent en "ateliers de campagne" : médias, réseaux sociaux, articles de fond, tracts et affiches, événements. Puis ils se mettent au travail, dans une ambiance joyeuse et studieuse.
Créé en 2006 par une bande de Suédois proches de "Pirate Bay", grand site de téléchargement illicite de musique et de films, le Parti pirate a essaimé dans toute l’Europe. Les Pirates sont les héritiers spirituels des hackeurs libertaires du vingtième siècle, qui rêvaient d’instaurer sur internet la libre circulation intégrale de la culture et du savoir. Contrairement aux hackeurs pourtant, les Pirates européens ont choisi la voie de l'action politique légale, dans le cadre des institutions démocratiques. Leur succès est spectaculaire en Allemagne, où, depuis l'automne 2011, ils ont remporté entre 7 % et 9% des voix lors de quatre élections régionales, et disposent de 45 sièges dans les assemblées des Länder.
Dopés par l'exemple allemand, les Pirates français ont décidé à leur tour de tenter l’aventure électorale. En harmonie avec leur approche légaliste, ils adoptent un programme de réformes, applicables sans bouleverser la société : légalisation du partage non commercial des produits culturels, droit à l'anonymat des internautes, limitation de la durée des droits d'auteur, interdiction des brevets abusifs, ouverture de toutes les bases de données constituées grâce à l'argent public, transparence des institutions politiques, assurée grâce à Internet...
Au début de l'année, avec à peine deux cent adhérents, ils se lancent dans la bataille - sans expérience, sans alliés, sans locaux, et sans argent : le parti vit grâce aux cotisations des adhérents - dix euros par an en moyenne - et aux recettes de sa boutique en ligne, qui vend des casquettes, des tee-shirts et des drapeaux. Beaucoup de candidats devront mener une campagne "zéro euro", et demanderont aux électeurs d’imprimer eux-mêmes leur bulletin de vote, téléchargeable sur internet.
Pourtant, grâce à ses blogs, ses sites collaboratifs, ses Web-TV, ses téléconférences, et aussi à Facebook et à Twitter, le parti réussit à recruter en urgence une centaine de candidats, et autant de suppléants, répartis dans toute la France - dont quarante deux en région parisienne. Parallèlement, le nombre d'adhérents augmente de près de cinquante par semaine.
A présent, il faut aller à la rencontre des électeurs. Le parti aura le droit de diffuser des spots de campagne à la télévision, mais c'est insuffisant. Pour Paris, au fil des discussions sur Internet et "dans la vraie vie", les militants organisent des mini-manifs, des pique-niques dans des squares, une kermesse sur le Pont des Arts...
Malgré ses faibles moyens, le parti fonctionne, car il possède un noyau dur assez homogène : un groupe de jeunes informaticiens à l'allure sage et rangée, insérés dans le monde de l'entreprise, qui projettent une image de sérieux et de compétence. Maxime Rouquet, 26 ans, ingénieur spécialisé dans le jeu vidéo et coprésident du parti, est l'un des rares à posséder une expérience électorale : en 2009, il s'était présenté dans les Yvelines sous l'étiquette Pirate lors d'une élection partielle, et avait obtenu 2 % des voix. Cette année, il est candidat dans la même circonscription. Comme beaucoup de ses camarades, Maxime Rouquet s'est engagé en politique en réaction à l'avalanche de ces lois aux noms barbares, Dadvsi, Loppsi, Hadopi, visant à réprimer le téléchargement sur Internet, ou à renforcer la surveillance policière du réseau : "Quand j'ai découvert qu'en France on risque trois ans de prison et trois cent mille euros d'amende parce qu'on a partagé une oeuvre culturelle avec un ami, j'ai compris que la société faisait fausse route."
Même chose pour Stéphanie Geisler, 26 ans, conceptrice de logiciels pour une société d'assurances, qui coordonne la section Ile-de-France et se présente dans la septième circonscription. Son objectif n'est pas de prendre le pouvoir, elle rêve simplement de voir un ou deux Pirates siéger à l'Assemblée, pour aider les autres députés à comprendre les enjeux du numérique : "J'ai suivi des débats parlementaires sur ce sujet et j'ai découvert qu'il y a un gros déficit de compétence."
Pour autant, les Pirates ne sont pas des technophiles béats : "Nous sommes contre la vidéosurveillance, rappelle Maxime Rouquet, contre le fichage des citoyens, contre les transactions financières automatisées qui aggravent les crises boursières, et surtout contre les machines à voter électroniques : le vote par ordinateur sera toujours opaque, et la fraude toujours possible." Les Pirates tentent d’alerter l'opinion sur les imperfections du nouveau système de vote par Internet mis en place pour les Français de l'étranger.
Bien entendu, le légalisme de la direction ne fait pas l'unanimité, et le parti possède déjà une minorité plus rebelle. Joseph Paris, 27 ans, ancien de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), cinéaste et membre de Kassandre, collectif de réalisateurs "ayant fait le choix de partager librement un ou plusieurs de leurs films en utilisant les licences libres", voudrait que les Pirates soient aussi capables d’assumer leur nom : "Nous devons pirater, ou au minimum nous autoriser des accrochages avec la loi, quand c'est légitime." Joseph Paris estime qu'un bon sabordage vaudrait peut-être mieux qu'une campagne trop sage : "Si nos candidatures étaient invalidées, cela déclencherait un buzz médiatique, et un mouvement de solidarité." Maxime Rouquet répond simplement : "Si on nous interdit, nous aurons tout perdu."
Le second volet de la doctrine des Pirates est plus intemporel : l'instauration d'un régime de démocratie directe, fondé sur la participation des citoyens à tous les niveaux - une vieille utopie, enfin rendue possible par Internet. Pour donner l'exemple, le parti a mis en place un système de gouvernance hybride. Au sommet, on reste dans le classique : la direction est assurée par un conseil administratif et politique, secondé par un conseil national, qui coordonne l'action des sections locales. En revanche, le contenu du programme est entièrement établi par la base : chaque proposition d'un adhérent est débattue sur Internet - parfois à outrance -, puis votée en assemblée générale.
Les Pirates français ont adopté le concept anglo-saxon de "démocratie liquide" : chaque militant s'investit à sa guise, à son rythme, dans les domaines de son choix. Liquid Democracy est aussi le nom d'un logiciel libre créé par les Pirates allemands, que les Français vont adapter : il permet aux militants de base de déposer un projet sur Internet, d'en débattre et de l’amender en temps réel, puis de le voter dans la foulée.
Le thème de la démocratie directe a attiré un autre type de militants, moins numériques, et moins jeunes. Thomas Watanabe-Vermorel, 32 ans, instituteur dans le dix-neuvième arrondissement, est le candidat Pirate pour la sixième circonscription. Il a installé sa permanence au bar Les Pirates, rue Oberkampf : "Le patron est cool, il a tout de suite accepté de m’accueillir." Devant la terrasse, Thomas Watanabe Vermorel a garé son navire - une carriole en contreplaqué, dont la forme et le mât évoquent vaguement un bateau de pirates, où il entasse son matériel de campagne.
Il reconnaît que le programme officiel, très axé sur le numérique, ne le "fait pas vibrer". En revanche, sur la réforme du système politique, il est intarissable : "Il faut briser le monopole de ces politiciens qui sont députés pendant des dizaines d'années d'affilée. Interdire le cumul des mandats est insuffisant, on doit limiter leur nombre dans le temps." Il rêve aussi d’introduire une règle éthique inédite : "Un élu ne doit pas avoir le droit de dire n'importe quoi. Quand il est pris en flagrant délit de mensonge, il doit devenir inéligible."
Le Parti pirate a aussi accueilli un contingent de déçus des Verts. Pierre Mounier, 42 ans, professeur de lettres, y avait longtemps milité : "Pour moi, la priorité était de faire de la politique autrement, de façon moins hiérarchique, plus participative. Mais les Verts ont jeté tout ça aux orties." Cette année, il s'est abstenu à l'élection présidentielle, et pour les législatives, se présente comme candidat Pirate dans la quinzième circonscription. Il a conservé intacts les idéaux de sa jeunesse, mais à court terme sa stratégie est fondée sur le rapport de forces : "Nous devons faire comprendre aux gens du parti socialiste que s'ils refusent d’entendre nos exigences, nous serons une menace électorale."
D'autres Verts testent la double appartenance. Jérôme Micucci, 41 ans, est candidat Pirate à Paris tout en restant "coopérateur" chez les verts de Montreuil. Les Pirates savent qu'ils vont être poussés à prendre position sur les grands dossiers économiques et écologiques. Certains ont déjà repris un projet venu du mouvement des "indignés" : le "revenu de vie", allocation universelle qui serait versée indistinctement à tous les humains.
Par ailleurs, le programme va s’enrichir naturellement, à mesure que le parti accueille des nouveaux membres venus d'horizons plus divers. Le Parti pirate affrontera alors sa vraie crise de croissance, et la tâche de ses dirigeants risque de se compliquer : comment devenir plus généraliste sans tomber dans le clivage droite-gauche, que les pionniers du mouvement avaient déclaré caduc ?




Commentaires
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