BEROUD ET YON
Par Bernard le mercredi, novembre 10 2010, 19:51 - Lien permanent
Le message ci-dessous est la première partie d’une très
longue analyse de Sophie Beroud et Karel Yon relative au bilan du mouvement
social de septembre octobre 2010. Elle est disponible en totalité si vous
consultez le site internet de la revue Contretemps.
Bernard Fischer
Chercheurs en sciences politiques, Sophie Beroud et Karel Yon analysent à
chaud, dans cet entretien, le grand mouvement social de l' automne
2010. Ils décrivent les principales caractéristiques de ces
mobilisations, la manière dont elles s'articulent à un processus de
transformation du champ syndical et pointent les questions stratégiques mises à
l'ordre du jour par ces semaines de luttes.
CONTRETEMPS - Le mouvement contre la réforme des retraites lancé au printemps
dernier s'inscrit une lignée de grands conflits sociaux.
La puissance du conflit, son contenu politique et la dramaturgie même de cette
opposition massive de la rue au pouvoir contribuent à inscrire ce mouvement
comme un moment aigu des luttes de classes en France.
Il s’inscrit d’abord, bien évidemment, dans la filiation directe des mouvements
de 1995 et 2003, qui avaient vu des centaines de milliers de salariés descendre
dans la rue et certains secteurs se mettre en grève sur le même thème :
l’opposition à la réforme des retraites, celle des régimes spéciaux en 1995,
celle du régime général en 2003. La question des retraites produit toujours de
grands conflits sociaux. Il s’agit, en effet, d’un élément qui a joué un rôle
central tant dans la stabilisation de la condition salariale que dans
l’ancrage, via leur participation à la gestion des institutions du salariat, du
pouvoir des organisations syndicales.
Par sa durée, par l’ampleur des manifestations, par le blocage quasi total de
certains secteurs d’activité, le mouvement présente, en outre, des traits
comparables à d’autres grandes séquences de conflictualité sociale. Il
s’inscrit dans la lignée des conflits sociaux de l’automne 1995, mais aussi de
l’hiver 1986 en raison de sa dynamique d’élargissement progressif et du soutien
qu’il a reçu dans la population. La mobilisation s’est étendue des salariés
vers une partie de la jeunesse, avec les lycéens et dans une bien moindre
mesure les étudiants. En 1986 et 1995, la dynamique était cependant inverse :
les mobilisations de la jeunesse scolarisée avaient préfiguré celles des
salariés. Au printemps 2006 également, c’est la crainte d’une entrée massive
des salariés dans un conflit centré sur le monde éducatif qui avait conduit le
Président de la République à céder sur le CPE. Le rôle moteur joué par le front
uni des organisations syndicales rappelle bien sûr cette mobilisation contre le
CPE de 2006, mais aussi celle de 2009 contre la crise.
Enfin, et là le lien est direct avec la séquence antérieure du printemps 2009,
le mouvement s’est certes construit sur la contestation de la réforme des
retraites, mais il a été en même temps irrigué par un rejet beaucoup plus large
de la politique sarkozienne. De ce point de vue, le contenu politique de la
mobilisation actuelle est nettement plus explicite, plus tangible que par
exemple en 2003, alors même que Jacques Chirac venait d’être élu, par défaut,
face à Jean-Marie Le Pen. La dimension de crise politique est indéniablement
plus forte, ce qui explique les références marquées à Mai-juin 68. Elle résulte
d’une délégitimation importante du pouvoir politique, qui a été
particulièrement mise en lumière par deux événements : l’affaire Woerth-Bettencourt,
et la construction d’un « problème Rom » par le gouvernement, ce second
événement ayant été assez largement interprété comme une scandaleuse diversion destinée
à faire oublier le premier. Plus profondément, il faut noter que ce mouvement
s’inscrit après la séquence du printemps 2009, marquée par d’importantes
mobilisations contre la crise. La combinaison de ces éléments engendre un
profond sentiment d’injustice. L’image d’un pouvoir qui gouverne pour les
milieux d’affaires, qui invite toujours les mêmes à faire des sacrifices s’est
imposée. Les contradictions résumées dans la personnalité de Sarkozy, qui se
voulait tout à la fois héraut du pouvoir d’achat et président « bling-bling » –
le « président des riches », comme disent les Pinçon – ont éclaté à l’occasion
de ce conflit.
CONTRETEMPS - Cette mobilisation semble, en effet, se distinguer fortement des
mobilisations précédentes. D'abord, peut-être, par la durabilité de
l'intersyndicale. Comment analysez-vous la tactique syndicale : la situation
actuelle en est-elle la conséquence logique vu l'attitude du pouvoir ou,
s'agit-il plutôt de la poursuite d'un processus ouvert dont l'évolution a
largement pris de court les directions syndicales ? Dans quelle mesure, en
particulier dans le cas de la CGT, est-il important d'avoir à l'esprit les
contradictions internes à l'organisation pour comprendre l'attitude de la
direction dans le mouvement ? Quelles sont les difficultés face auxquelles se
trouve aujourd'hui cette structure intersyndicale et quel rôle peut-elle encore
jouer?
On a vu émerger cette intersyndicale à l’occasion du mouvement contre le
Contrat première embauche, mais ce sont surtout les manifestations contre la
crise qui lui ont donné sa légitimité. C’est une nouveauté dans le paysage syndical
français, marqué par les rivalités organisationnelles, que de voir se
pérenniser une structure qui reconnaisse le pluralisme du mouvement syndical –
y compris jusqu’à ses composantes habituellement maintenues à l’écart – tout en
essayant de fabriquer une cohérence.
On peut même noter que le mouvement n’a pas été marqué, jusqu'au vote de la loi
en tous cas, par un décrochage entre les équipes syndicales à la base et les
directions fédérales ou confédérales. Cela avait été le cas en 2009, où de vifs
débats avaient notamment traversé la CGT et Solidaires au sujet d’un cadre
intersyndical accusé d’avoir épuisé le mouvement faute de stratégie alternative
aux journées d’action « saute-mouton ». Cette année, la construction
progressive du mouvement et le succès qu’il n’a cessé de rencontrer, sur le
plan de la participation, n’ont pas placé des équipes militantes en position
d’affrontement avec leur propre organisation. Nous sommes donc très loin d’une
configuration comme celle de 1986 où les coordinations apparaissaient comme
l’outil indispensable aux militants pour maîtriser leurs luttes.
Le fait que le cadre de l’intersyndicale ne soit que peu contesté ne veut pas
dire qu’il ne fasse pas l’objet de critiques. Les journées d’action ont pu
paraître trop espacées au début, l’appel à la grève reconductible dans tous les
secteurs n’a jamais été formulé et le fait de revendiquer l’ouverture de
négociations, soit une autre réforme, a empêché l’accord sur le mot d’ordre
clair du retrait du projet de loi. Mais la dynamique créée par l’intersyndicale
et le fait que rien n’est venu s’y substituer a renforcé le rôle central des
syndicats. Il aurait pu y avoir un mouvement citoyen à partir des comités
unitaires comme sur le TCE par exemple. Or, les comités unitaires pour la
retraite à 60 ans, qui ont initialement contribué à labourer le terrain
idéologique, ont vite été éclipsés par la mobilisation syndicale et n’ont pas
réussi à se développer en lien avec celle-ci. L’acceptation du pluralisme des
options syndicales, et le choix fait par Solidaires et FO d’un côté, la CGC et
l’UNSA de l’autre, d’assumer publiquement leurs désaccords à diverses
occasions, a permis à l’intersyndicale de se présenter comme un cadre
démocratique. Il ne s’agit pas d’un état-major syndical qui s’impose en
écartant les opinions dissidentes, mais d’un cadre de coordination dont la
diversité interne entre en résonance avec la pluralité des options auxquelles
les salariés sont confrontés localement. De la sorte, l’intersyndicale s’est
présentée comme un cadre souple qui n’empêchait pas d’autres formes d’action,
plus radicales, dès lors qu’elles étaient décidées localement. Mais la logique
même du cadre l’empêchait d’être la caisse de résonance de ces stratégies.
On l’a vu dans l’attitude de l’intersyndicale, face à la dynamique de
radicalisation – ancrage de la grève dans certains secteurs, actions de blocage
et affrontements en marges des manifestations lycéennes. Si le communiqué du 21
octobre évoque la responsabilité du mouvement syndical, le soutien de l’opinion
publique et « le respect des biens et des personnes », aucun soutien explicite
n’est donné aux mouvements de grève en cours, comme si ces derniers n’avaient
pas droit de cité dans ce cadre.
La ligne est donc ténue et maintenant que nous entrons dans une phase perçue
comme étant celle de la décrue du mouvement, on voit bien qu’on pourrait
rapidement connaître une dynamique de dissensions quant à la suite des actions
à entreprendre. Le lien entre les équipes syndicales et les salariés mobilisés
localement avec les porte-parole syndicaux nationaux est strictement
représentatif. Le contrôle sur les orientations nationales est renvoyé aux
mécanismes démocratiques internes à chaque organisation. Les responsables de la
CGT ont ainsi investi beaucoup de temps dans la fabrication de « choix partagés
» au sein de la confédération, à travers des réunions des fédérations
notamment, mais aussi des unions territoriales, tout au long du mouvement.
Ce qui est donc clair, c’est que les formes prises par les dernières
mobilisations ont remis les organisations syndicales au centre du jeu, et que
le cadre de l’intersyndicale a beaucoup contribué à cela. Deux faits majeurs
expliquent ce phénomène de l’intersyndicale : la réforme de la représentativité
syndicale qui se déploie depuis 2008 et la réorientation stratégique de la CGT,
entamée dans les années 1990.
En faisant de la représentativité syndicale un droit ascendant et évolutif, qui
se conquiert à partir des résultats recueillis dans les élections d’entreprise,
la réforme de 2008 a rendue obsolète la frontière qui opposait les cinq
confédérations bénéficiant d’une représentativité « irréfragable » – CGT, CFDT,
FO, CFTC, CGC – aux autres organisations – UNSA, Solidaires, FSU. On saura en
2013 quelles organisations sont représentatives au plan national
interprofessionnel. En attendant, il n’y a plus d’enjeu à plus ou moins fermer
ou ouvrir le jeu. Cet aplanissement des conditions de la concurrence syndicale
se manifeste déjà dans l’accès de Solidaires aux subventions prud’homales ou à
certaines instances du « dialogue social » comme les conseils économiques,
sociaux et environnementaux national et régionaux. Le mort saisissait le vif en
2009, et c’est au regard de rationalités antérieures qu’il devenait possible d’intégrer
les organisations syndicales « non-représentatives » à l’intersyndicale. Ces
dernières - la FSU, Solidaires, l’Unsa - étaient elles-mêmes soucieuses de ne
pas se couper du cadre unitaire. En 2010, on assiste à une reconfiguration : le
champ ne se partage plus entre organisations représentatives et
non-représentatives, mais entre dominants et dominés dans le jeu syndical. Le
changement de logique de représentativité est intégré et les organisations
syndicales dominées s’accordent plus de liberté, celle-ci pouvant devenir une
position distinctive. On le voit bien en particulier avec FO, dont la position
est déstabilisée par la réforme – qui met fin à l’image des « trois grandes
confédérations » – mais qui a les moyens de tenir une position autonome.
Solidaires a de même pu s’autoriser une plus grande liberté en décidant de
signer au coup par coup les déclarations de l’intersyndicale.
Mais pour que l’intersyndicale existe, il fallait aussi que les organisations
syndicales dominantes dans le champ en décident ainsi. La CFDT, après l’épisode
traumatique de 2003, avait tout intérêt à éviter le cavalier seul. Mais c’est
indéniablement la CGT qui porte avec le plus de volontarisme ce cadre unitaire.
Elle l’inscrit en effet dans la perspective stratégique de ce que ses
dirigeants appellent le « syndicalisme rassemblé » depuis maintenant la fin des
années 1990. C’est le choix d’un cadre unitaire sans exclusive, mais dont l’axe
privilégié repose sur la relation avec sa principale rivale, la CFDT. Cette
stratégie semble ici porter ses fruits, avec une fragilité intrinsèque liée
évidemment au positionnement de la CFDT. Quelque part, le pari fait par la
direction de la CGT semble donc gagné : celui d’adopter une posture ouverte,
d’appel à la négociation, pour faire porter la responsabilité de la radicalisation du mouvement au gouvernement et « gagner l’opinion publique » ;
celui de laisser les salariés « acteurs » décider de leurs façons d’entrer dans
le mouvement et de leurs modes d’action ; celui de miser sur une intersyndicale
incluant des organisations comme la CFDT, la CFTC et la CFE-CGC. Ce pari semble
aussi bien engagé du côté de la démarche de syndicalisation : les équipes CGT
réalisent actuellement, dans différents secteurs du privé, un gros travail de
distribution de tracts et de prise de contacts avec les salariés dans des
entreprises sans présence syndicale. Les résultats concrets de ce travail de
sensibilisation se voient bien d’ailleurs dans la participation aux
manifestations, avec un renouvellement permanent des cortèges (du point de vue
des entreprises, mais aussi des manifestants isolés, plus jeunes, du nombre de
femmes qui suivent les banderoles CGT). De même, les cortèges Solidaires,
notamment à Paris, sont impressionnants pour ce qu’ils disent de cette capacité
à attirer des sympathisants, des salariés pas nécessairement organisés. Quelque
chose est bien en train de se jouer, sans qu’on puisse être certain pour autant
que cela débouche vraiment sur de la syndicalisation et la création de nouvelles
bases syndicales durables.
Si la force du mouvement conforte la direction de la CGT dans ses choix – et la
conforte sans doute auprès d’une large partie de ses adhérents –, elle n’enlève
rien à l’ambiguïté de ces derniers. L’idée que c’est aux salariés de décider
par eux-mêmes, par respect des pratiques démocratiques – dimension qui est
effectivement très importante – masque aussi une forme de retrait syndical : on
ne veut pas que ce soient les équipes les plus militantes, celles prêtes à
entrer en grève reconductible, à bloquer l’appareil de production qui portent
le mouvement afin de mieux élargir celui-ci, de toucher d’autres salariés. Le
point de vue s’entend, mais il n’empêche que cela n’annule pas la question de
la construction d’un rapport de force réel. On peut légitimement s’interroger
sur ce qu’aurait été le mouvement sans le blocage des raffineries ! L’idée de
parler en priorité à l’opinion publique, dans un rapport le plus souvent acritique à cette notion et aux instruments de
sondage, constitue une étrange intériorisation de la faiblesse structurelle du
syndicalisme français. L’opinion publique est saisie comme un tout flottant et
cela conduit à évincer un discours qui prendrait appui sur une analyse en
termes de classes sociales. Il s’agit d’appréhender comme une finalité décisive
l’image du syndicalisme auprès de la population, cette bonne image – le
syndicat comme un interlocuteur social légitime, responsable – étant posée
comme une condition pour gagner des adhérents. Mais à l’opposé, ce discours
conduit à fuir toute projection trop politique où il s’agirait de dire le «
nous » mobilisé, à représenter le salariat dressé contre la politique menée en
faveur des classes dominantes.
Au regard de ces deux points, il ne semble pas que les directions syndicales «
aient été prises de court ». Le cadre intersyndical ne leur est pas imposé par
la base, c’est bien elles qui l’ont créé et qui se l’imposent comme une
condition sine qua non de la réussite de toute mobilisation. En revanche, la
participation massive des salariés – c’est-à-dire aussi l’ampleur de la
contestation du gouvernement actuel et de la politique menée par N. Sarkozy – a
servi cette intersyndicale en lui permettant de dépasser ses tensions internes,
sa faiblesse structurelle liée aux profondes divergences existant au sein de
l’arc syndical, de Solidaires à la CFE-CGC. Savoir s’il était possible de faire
autre chose de ce potentiel exceptionnel de contestation renvoie à un débat
important, mais ce débat n’a pas réellement pris en raison de la mobilisation.
CONTRETEMPS -Un autre fait marquant est que, contrairement aux grandes
mobilisations des deux dernières décennies, la locomotive du mouvement ne
vienne cette fois-ci ni de l'enseignement, ni des transports – bien que les
grèves aient été dans ces deux secteurs importantes- mais du secteur privé avec
les salariés des raffineries. Comment expliquer cela ? Plus largement, comment
analysez-vous, au niveau sectoriel, la diversité des dynamiques de la
mobilisation en cours et, l'articulation entre luttes de salariés et luttes de
la jeunesse ?
En raison de la présence plus relative, dans les grèves, des salariés du public
qui ont pourtant été les principaux moteurs des luttes interprofessionnelles
depuis 1995 (SNCF et éducation nationale, mais aussi La Poste, EDF-GDF…), ce
mouvement a plutôt pris la configuration de manifestations massives avec une
forte présence de salariés du public mais aussi de salariés de multiples
entreprises du privé, combinées à des mouvements de grèves – parfois minoritaires
– dans différents secteurs : les cantines scolaires, le transport routier, les
convoyeurs de fond, le ramassage des ordures, et bien sûr les raffineries…
Il faut à la fois penser les conditions qui ont pu entraver la mobilisation des
secteurs habituellement les plus mobilisés, et celles qui ont favorisé
l’émergence de nouveaux fronts de mobilisation. Du côté des obstacles à la
mobilisations des cheminots ou des enseignants, on les trouve facilement : dans
l’échec de leurs mobilisations précédentes ! Depuis 2003, ces deux secteurs ont
été le fer de lance de nombreuses luttes qui ont globalement débouché sur des
échecs. Cette situation explique à la fois la difficulté à mobiliser largement
les salariés de ces secteurs et la persistance d’une contestation menée par une
minorité radicalisée : la faiblesse des taux de grévistes et leur persistance
dans le temps. Plus largement, il ne faut pas oublier que l’impact économique
et symbolique d’un arrêt des transports urbains et ferroviaires a été
considérablement amoindri avec la loi du 21 août 2007 sur le service minimum.
Si les militants syndicaux parviennent à contourner, via des grèves tournantes
notamment, les nouvelles contraintes liées à l’obligation de continuité du
service public, ce dispositif, avec l’obligation individuelle de se déclarer en
grève 48h à l’avance, n’en a pas moins les effets attendus en termes
d’obstacles supplémentaires à l’action collective.
Ça aura été de ce point de vue une surprise de voir les salariés des
raffineries – et, dans une moindre mesure, les transporteurs routiers – prendre
le relais des cheminots et des chauffeurs de bus. Si la pointe de la
mobilisation était cette année, fait rare, dans le secteur privé, il s’agit
cependant d’un secteur que les conditions et la rémunération du travail
rapprochent des entreprises publiques. En outre, le rôle joué par les
raffineries est très certainement à rechercher du côté des dynamiques propres à
ce secteur où plane la menace d’une désindustrialisation de plus, avec la
délocalisation du raffinage au plus près des activités d’extraction pétrolière.
La lutte pour le maintien de la raffinerie Total de Dunkerque, au cours du
premier semestre 2010, a constitué une répétition permettant aux salariés de
faire l’expérience de l’efficacité de certains registres d’action. Il faut sans
doute également prendre en compte les problématiques internes à la CGT, sa fédération des
industries chimiques étant parmi les critiques de la ligne du « syndicalisme
rassemblé ».
De même, on doit noter l’ancrage territorial des mobilisations, comme
l’illustre la force et l’étendue du mouvement à Marseille et dans les Bouches
du Rhône. Le fait qu’il y ait des grèves reconductibles lancées début octobre
dans les Monoprix ne peut pas se comprendre sans faire référence à une
participation beaucoup plus importante et régulière de salariés du secteur
privé à Marseille lors des mobilisations de 2003, 2006 ou 2009. La
configuration marseillaise renvoie à la fois à la situation de l’emploi, à
l’histoire sociale locale et au travail militant réalisé depuis des années du
côté des chômeurs et des précaires.
Dans le commentaire d’un article que nous avions précédemment publié sur
contretemps, à propos des mobilisations du printemps 2009 contre la crise, un
internaute évoquait une hypothèse. Les mobilisations contre la crise auraient
constitué un tournant dans les formes de mobilisation. On passerait de
mouvements tirés par des secteurs en lutte, souvent du secteur public, à des
formes de mobilisation plus hétérogènes, davantage structurées sur un plan
territorial, impliquant davantage d’entreprises du secteur privé… interdisant
dans tous les cas de penser les dynamiques de mobilisation comme la résultante
de l’action d’un secteur professionnel se plaçant en avant-garde. Cette réflexion
est pertinente dans le cadre d’une pensée stratégique orientée par l’objectif
d’un « Tous Ensemble ». Elle renvoie à un équilibre qui évolue entre secteurs
public et privé : la puissance du public est entamée, de nouvelles forces émergent
dans le privé, parfois issues du public, et la précarité se diffuse partout.
Elle tient au renouvellement du salariat et aux politiques managériales qui
entament les cultures professionnelles et militantes, qui étaient souvent
imbriquées… Cette réflexion invite ainsi à repenser les dynamiques de
mobilisation, et en particulier à dépasser l’opposition entre partisans de la
grève générale et partisans des manifestations le samedi pour réfléchir à
l’articulation de ces formes d’action, en essayant de retourner l’obstacle que
constitue l’hétérogénéité croissante du salariat en un atout (voir ce qu’écrit
à ce sujet Philippe Corcuff dans Mediapart). La réalité du mouvement syndical
aujourd’hui est cependant marquée par l’absence d’une telle pensée stratégique.
Si l’on peut rationnellement considérer que seule une dynamique de
généralisation du mouvement, de blocage effectif de l’économie permettrait de
faire plier le gouvernement, une grande majorité des syndicalistes partent
aujourd’hui du principe, soit qu’une telle dynamique est impossible, soit
qu’elle n’est pas souhaitable.
CONTRETEMPS -Ce mouvement fait apparaître à nouveau un phénomène souvent
considéré comme paradoxal : d'un côté, la mobilisation est extrêmement forte si
l'on considère la participation aux manifestations et la popularité dont la
crédite les sondages, y compris dans son durcissement ; d'un autre côté, les
grèves reconductibles, n'ont pas véritablement pris. Ce type de phénomène avait
déjà été évoqué en 1995 avec l'idée de « grève par procuration », cette logique
est explicite lorsque les salariés des raffineries en lutte déclarent : «On
bloque pour ceux qui ne peuvent pas faire grève» . Cette fois, cependant, la
multiplication des actions de blocage ( routes, flux de combustibles,
déchetteries..) mises en oeuvre par des collectifs interprofessionnels semble
esquisser un nouveau modèle : on fait la grève si l'on peut, on s'arrange pour
participer aux manifestations mais l'inscription dans la mobilisation implique
aussi une recherche d'effets économiques concrets.. Une telle dynamique n'est
pas sans rappeler le rôle crucial des barrages routiers dans les lutte des
piqueteros en Argentine en 2002-2003 ou, plus encore dans le cycle de
mobilisations qui dans la première moitié des années 2000 a précédé l'accession
au pouvoir du MAS d'Evo Morales en Bolivie.. En bref, la dégradation de la
position de nombre de salariés sur leur lieu de travail aurait donc bien pour
effet de rendre extrêmement difficile une généralisation des grèves mais, par
contre, elle pourrait laisser la place à une plus grande diversité d'expression
de la conflictualité qui n'exclue pas des processus de radicalisation. Que
pensez-vous d'une telle lecture ? Et si on la suit, dans quelle mesure peut-on
considérer que cette mobilisation marquerait l'entrée, pour la France, dans un
nouveau modèle de grand conflit social ?
Le printemps 2003 avait été marqué par des tentatives, portées par les
enseignants, de porter leur lutte auprès des salariés du privé. Le CPE, en
2006, avait marqué plus nettement cette volonté de jonction entre le monde
éducatif entendu au sens large et le « monde salarial» (bien entendu,
l’éducation est aussi un monde du travail !), à travers l’organisation
d’assemblée générales inter professionnelles, mais aussi à travers beaucoup
d’actions coup de poing, tout à la fois censées frapper l’opinion et entraver
le fonctionnement normal de l’économie. On retrouve ces formes aujourd’hui, et
ce qui est peut-être intéressant c’est de voir que la logique des actions coup
de poing, des blocages, qui était initialement surtout portée par les franges
les plus radicales, est aujourd’hui largement reprise au sein des organisations
syndicales elles-mêmes. La diffusion de ces pratiques, parce qu’elle engage des
acteurs divers, participe de la recomposition d’une identité collective dont
les « grèves par procuration » constituent un autre symptôme. Ce phénomène a
été particulièrement visible pendant le mouvement, avec une multitude de
soutiens spontanés en faveur des grévistes, la multiplication des caisses de
grève et des actions de solidarité, d’habitants, de citoyens, d’enseignants.
Certains médias, comme Mediapart, ont joué un rôle important dans la
construction de ce mouvement de solidarité. Les cortèges des manifestations,
s’ils étaient structurés par les délégués syndicaux, se sont avérés plutôt
hétéroclites. L’alignement du privé et du public a effacé le passif de 1993. Le
mouvement contre le CPE a révélé l’imbrication désormais étroite entre le monde
du travail et celui de l’école. Le mouvement a développé une conscience de sa
propre légitimité qui lui a permis de ne pas tomber dans le piège de la stigmatisation
des casseurs. Autant d’éléments qui participent de la reconstitution d’une
identité commune.
http://www.fischer02003.over-blog.com/article-beroud-et-yon-60712992.html




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